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La lecture de l'Oeuvre du Suisse francophone C.-F. Ramuz pourrait "idéalement" commencer par son premier ouvrage romanesque : Aline (première parution en1905, disponible aujourd'hui pour un prix très modique en édition de poche : la collection des "Cahiers Rouges" de l'éditeur Grasset - avec une très belle police de caractères) :

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"  Julien Damon rentrait de faucher. Il faisait une grande chaleur. Le ciel était comme de la tôle peinte, l'air ne bougeait pas. On voyait l'un à côté de l'autre, les carrés blanchissants de l'avoine et les carrés blonds du froment ; plus loin, les vergers entourainet le village avec ses toits rouges et ses toits bruns.

   Il était midi. C'est l'heure où les grenouilles souffrent au creux des mottes, à cause du soleil qui a bu la rosée, et leur gorge lisse saute à petits coups. Il y a sur les talus une odeur de corne brûlée." (...)

C.-F. RAMUZ, Aline (1905), chapitre I

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Barbara Delaplace a pu découvrir - du même auteur - Aimé Pache, peintre vaudois (poche, édition L'Âge d'Homme - première parution : 1911) et achève ces temps-ci la lecture de Vie de Samuel Belet (collection "L'Imaginaire", Gallimard - premère parution : 1913) que Crépusculine avait lu et apprécié : ce fut ma plus grande fierté qu'avoir contribué ainsi à ces belles découvertes ! Christiana Moreau a pu remarquer, quant à elle, l'étrange liberté de langue et de temporalités de La Beauté sur la Terre (poche, édition L'Âge d'Homme - première parution : 1926)... Quant à notre amie Marie-Madeleine, elle vient d'acquérir un exemplaire de Derborence (collection "Les Cahiers Rouges", Grasset - première parution :1934) ... dont je vénère - en particulier - tout le premier chapitre, bercé par la musique "innocente" des petits cailloux tombant sur les tuiles d'un châlet d'alpage, nous annonçant le drame à venir... "le destin en marche" (mais je cite là un écrit privé de Julien Gracq, qui mettait en avant ces ressorts de Tragédie grecque eschyllienne - son choeur au chant choral psalmodié - dans tous les romans-poèmes agrestes de Ramuz)...

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A ce sujet, on peut tenter - entre autres articles - l'exploration des pâturages de Derborence relatée par notre chère Webmaster du site tourangeau des Amis de Ramuz (Liliane Jouanet) :

 http://bulletindesamisramuz.blogspot.com

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 " Mais j'ai besoin d'être seul, c'est pourquoi je vais ainsi au petit débarcadère, et j'amène à moi la chaîne, et je fais tomber le crochet.

   Je m'assieds sur le banc du milieu, j'empoigne les rames ; je tire dessus de tout mon poids, me renversant ; et eux alors, là-bas, n'est-ce pas ? ils m'attendent, et je me dis bien qu'ils me voient venir.

   La terre m'a quitté, avec tout ce qui est petit ; je laisse derrière moi ce qui change pour ce qui ne change pas. Que je tourne seulement un peu et la rive disparaît tout entière ; il ne reste plus que le ciel et l'eau. (...) "

C.-F. RAMUZ, Vie de Samuel Belet, IIIème partie, chapitre III

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I l y a eu - pour moi - la découverte cet été du livre si romantique et spontané,écrit dans ces mêmes années par un Suisse germanophone, Robert Walser. Il s'agit de :  Les enfants Tanner  ("Geschwister Tanner"), un ouvrage édité pour la première fois en 1907 (disponible en collection "folio", Gallimard, excellemment traduit). Ses romans suivants seront :  Le Commis (1908) puis Institut Benjamenta (1909). La plasticité et l'imprévisibilité des psychologies et des actes des attachants personnages de Simon, Klara, Kaspar, Hedwig, tout comme le "chant" délié de la langue du jeune Walser (ouvrage composé en quelques mois, à l'âge de 27 ans...) nous fascinent immédiatement... Intemporels, on croit voir s'animer sous nos yeux les beaux visages de la liberté.

"On est fait pour les choses dont on rêve.", écrit le personnage de Klara...

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Me sont revenues alors en mémoire les résonnances du fascinant et indéfinissablement romantique Somewhere in Time (Le jeune homme, la mort et le temps, 1975, collection "présence du futur" Denoël puis "folio" Gallimard) et la pure magie du style de son auteur, l'excellent romancier "excellant" dans le genre Fantastique (L'homme qui rétrécit, Je suis une légende, La Maison des damnés), scénariste et nouvelliste (Duel - adapté par Steven Speielberg) : j'ai nommé Richard Matheson, tout récemment disparu. On plonge et s'éloigne corps et âme dans "ces années-là" (un passé qui attire, inexplicablement...) tout en partageant le destin de son attendrissant héros moribond qui souhaite échapper à "son" futur (pour lui irrémédiable) : un Amour absolu se trouve sur le chemin... De cette lecture nous reste l'envie de demeurer tel le héros dans cette immortalité du sentiment, "quelque part dans le temps"...

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Même thème pour Chronique des événements amoureux Kronika wypadków miłosnych - Tadeusz Konwicki - Lubimy Czytać ) du Polonais Tadeusz Konwicki (voir aussi ce lien avec un article passionnant en français) : roman qui fut excellemment adapté au cinéma par Andrzej Wajda (Kronika wypadków miłosnych), très finement traduit en français et édité par "P.O.F " (Presses Orientales de France). La géographie des sentiments par lesquels Witek et Alina "se cherchent et se trouvent", adolescents... tandis qu'en cette fin d'été 1939, la bêtise mortifère du monde leur fond dessus - comme sur "toute âme qui vive" - en leur Pologne paisible, multiconfessionnelle, passablement idéaliste et irréaliste d'alors...

Cette Pologne-là, définitivement réduite à néant, qui fut celle du dessinateur-graveur-poète-conteur Bruno Schulz (Le Printemps, Les boutiques de cannelle, Le sanatorium sous la clepsydre) qui finira assassiné dans son quartier devenu "ghetto" par un obscur gestapiste en 1942. Le piège se referma sournoisement à Drohobycz comme en tant d'autres lieux - je pense à Varsovie et ce que nous conte le magnétique et terrible récit de Wladyslaw Szpilman, Le Pianiste lui aussi brillamment adapté au cinéma par Roman Polanski.

Ici, pour cette Chronique magnifique, un style narratif discrètement lyrique, délicatement teinté d'humour et de romantisme... Magie des bords de rivières à la fin de l'été.

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Je suis charmé qu'une amie vienne de commander un exemplaire d' Un balcon en forêt (1958) de Julien Gracq qui est - là encore - un grand livre romantique et le plus "immédiatement accessible" (récit intimiste de "la drôle de guerre" dans les Ardennes, plus accessible - je le crois - que l'ultra-romantique et intemporel Le Rivage des Syrtes (1951), gros livre quasi-minéral que j'adore, et que mon fils a souhaité lire lui aussi - ce qu'il a fit en quelques semaines, in extenso... ) de son auteur, notre "géographe sentimental". A l'abri de son magique pseudonyme, Louis Poirier vivait de son salaire de professeur de géographie. Homme rare (par ailleurs réfractaire aux singeries goncourtiennes) qui m'a personnellement fait découvrir toute la littérature française du XIXème siècle dont je n'avais cure avant la lecture de ses merveilleux essais (Lettrines, Lettrines 2, Les eaux étroites, En lisant en écrivant, Carnets du Grand Chemin, Entretiens - un livre de 6 entretiens avec l'auteur, qui vous donne furieusement envie d'écrire à votre tour "un roman"...).

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Magie toujours vivace du Pays natal (éditions Phébus) d'un inimitable et si "rimbaldien" romancier ardennais : j'ai nommé André Dhôtel, disparu en 1991 (Le Pays où l'on n'arrive jamais, Un jour viendra, Ma chère âme,  ... ).

   "Au village de Bergeloup, quand on joue aux billes sur la pavé, les billes tintent d'une façon extraordinaire. Elles chantent véritablement.

   Si l'on parle dans la rue, la voix résonne comme au creux d'une vaste caverne. Lorsqu'un enfant court, on croirait un petit cheval lancé au galop.

   Dès qu'on n'entend plus rien, le silence vous entre dans les oreilles et vous tombe sur le dos. Alors on n'ose plus bouger, et on a l'idée que quelqu'un vous guette.

   C'est que le village de Bergeloup s'élève dans la profondeur de la forêt. Entre les maisons et la lisière, il y a seulement, par endroits, l'intervalle de quelques jardins. (...) " 

André DHÔTEL, Les lumières de la forêt (lecture suivie pour le Cours moyen première année) éd. Nathan, 1964

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"Mots-matière" simenoniens de ce passage emblématique de Dhôtel... Grande simplicité et impression de pureté, de "chant s'élargissant"... L'auteur a donc inventé SA langue, érigeant ainsi SON propre monde - qui nous semble si vaste et en lequel nous aurions envie de demeurer pour toujours ! Ne sommes-nous pas, au fond, tout près des divins poèmes musicaux chantés que demeurent Les Marquises de Jacques Brel, ou la Supplique pour être enterré sur la plage de Sète ou encore Les ricochets de Georges Brassens ?

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" Du soir montent des feux

et des points de silence

qui vont s'élargissant,

et la lune s'avance."

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 Mais nous ne nous ferons guère plus d'illusions... car "on" continuera longtemps à tenter de nous faire broûter tranquillement - ici ou là - ce qu'on nous met à disposition dans La Mangeoire : à savoir la "pâtouille" habituelle Musso-Lévy-Foenkinoos-Nothomb-Despentes-Houellebecq (ce dernier goncourtisé par ses copains et nous professant en "Une" de Libé : "Ce monde ne mérite pas la poésie !" Mais qu'est-ce qu'il en sait, cet andouille ???) -Dan Brown-etc. et tous les "polaroïds" industriels (scandinaves et autres) "tendance" du moment... Appelons ce trop vaste ensemble "L'élixir d'Oubli". Oubli alzheimérien de ce qu'a été un jour (et depuis Homère) "La Littérature". Se substituant donc peu à peu à cette dernière, un infâme brouet (s'apparentant à la "malbouffe" ou au fameux Soleil vert - future nourriture mondiale du film de Richard Fleischer), à la formule parfaitement mise au point au point par des industriels de la vague pâtée "clichetonnante", force de frappe d'une formidable efficacité anti-littéraire et anti-artistique ! D'insignifiance en anecdotisme, de personnages-fantoches (schématiques ou inexistants) en pathétiques exhibitions d'égos ennuyeux d'auteurs autofictionnants paresseux, ils nous conditionnent la cervelle en nous la décapant sournoisement "du sol au plafond" !!! Je suis devenu incapable de lire plus de trois lignes de ces "choses"... Aucune image ne vient à ma cervelle par la grâce de leurs expressions-clichés, leurs tournures stupides et attendues... Végétation de pacotille, bavardage sans attrait qui peu à peu nous cache la vision et nous brouille le souvenir de la profondeur d'une Grande Forêt mystérieuse qui s'étend à l'infini, comme en surplomb de leurs petitesses : cette vaste forêt immémoriale qu'ont forgé les productions d'un "Art littéraire" véritable, haute futaie que tant de médiocres faiseurs tentent obstinément de parasiter, Art lumineux dont ils redoutent le voisinage (tel le Nosferatu de Friedrich-Wilhelm Mürnau, qui craint tant la lumière splendide de l'aurore !), Littérature dont ces emplâtres nous feraient "presque" oublier l'existence... Constat quotidien du pouvoir virulent de cette vaste offensive anesthésiante (en toute inconscience de leur propre médiocrité coagulante, se coalisant avec la médiocrité du voisin - résultant chez eux d'un "simple" manque d'exigence esthétique individuelle : quel "oubli" déplorable mais "sans importance", n'est-ce pas ?). Certains en sont réduits - pour attirer l'attention sur leur "génie" ? - à se mettre à la place d'un commandant de camp de concentration pendant 800 pages ou d'un abruti fascistoïde de "tueur de masse" sur une île norvégienne : quelle éthique formidable pour auteurs-prostitués et lecteurs-voyeurs !!! Oui, nous "radoterons" toujours et encore ici sur ce thème, en nous acharnant sur l'absence d'ambition artistique de ces feignasses - n'oubliant jamais qu'il s'agit par là de défendre "parallèlement" la simple survie d'un Art littéraire sans frontières.

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Car fort heureusement nos contemporains Orhan Pamuk, "le vétéran" Yachar Kemal, Khaled Hosseini, Guo XiaoluPhilippe Claudel, Drago Jancar, Su Tong, et quelques autres - de par le monde entier - maintiennent encore isolément "le flambeau" d'une Littérature par l'invention d'une langue qui leur est propre, un effort de lyrisme et d'universalisme et par une simple exigence stylistique et esthétique (caractéristiques qui ne se sont jamais démenties, d'ouvrage en ouvrage) ... Des artistes tels Franz Kafka, André Breton, John Steinbeck, Dino Buzzati, Knut Hamsun, Tarjei Vesaas, Rabindranath Tagore, Louis Guilloux, François Mauriac, Stefan Zweig, Hermann Hesse, Thomas Mann, Hayashi Fumiko, Edogawa Ranpo, Jaroslaw Iwaskiewicz, Jorge Luis Borges (mais méfions-nous de Borges, car quelque journaleux-superficiel-national (pléonasme) pourrait un jour stupidement traiter telle ou telle de ses géniales nouvelles fantastiques - La mort et la boussole, Le jardin aux sentiers qui bifurquent ou La loterie à Babylone - de "polar métaphysique" !) ont donc - de par notre vaste monde - aujourd'hui quelques talentueux continuateurs : de véritables artistes contemporains, tout aussi affirmés et sans complexes que leurs illustres prédécesseurs, luttant eux aussi par leur professionnalisme, leur éthique, leurs convictions naïves, leur très grande culture et tous les "petits moyens" artisanaux modestes et personnels qu'ils se sont inventés... pour tenir tête à la Déferlante contemporaine qu'est la paralittérature (océan étouffant de vulgarité et de platitudes, phénomène que nous subissons tous et que je qualifierai plutôt d'anti-littérature avec bien des arguments, au sens où cette entité monstrueuse, toute lovecraftienne, parvient à étouffer sournoisement, "innocemment" - vraiment inconsciemment ? mais bien sûr le plus commercialement du monde - un Art littéraire immémorial, vite dépassé par cette concurrence proliférante, avec l'appui décisif de notre complicité acheteuse passive... ).

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Pour ma part et modestement, je me dois de terminer ces jours-ci la rédaction de ma préface à la réédition (chez "Mon Petit Editeur", toujours !) de L'été et les ombres (2009) pour 20 ou 30 lectrices & lecteurs nouveaux (premier petit roman tellement influencé par la belle Chronique des événements amoureux de Tadeusz Konwicki et le merveilleux Pays natal d'André Dhôtel, je m'en rends bien compte aujourd'hui !!) et je tiens à remercier encore ici "mes" 70 lectrices & lecteurs de Grand Large (2013), ces personnes chères qui sauveront probablement les existences fragiles de Bruno, Clara, Aurélien, Rose et Charlène et de quelques autre personnages "secondaires" (pour moi pareillement "réellement vivants" : Mme Sültaniyé, le petit tailleur au costume-parachute, ... ) : lectrices et lecteurs fidèles que vous êtes, qui sauveront les uns et les autres de l'oubli et de l'inattention "de masse" - phénomène sans remède possible...

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"The past is a foreign country (...)"

("Le passé est une terre étrangère.")

Leslie Poles HARTLEY, The Go-Between (Le Messager)

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Prochains articles (d'ici à 1 mois, et à rythme mensuel) :

Cinq films new-yorkais de James Gray / La trilogie romanesque de Dino Buzzati  / L'oeuvre-iceberg de Stefan Zweig

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Légendes des photographies :

Ariègemois de juillet 2013

(1) Nuages de beau temps à Viviès

(2) Robiniers faux-acacias au crépuscule (Viviès)

(3) Champ de blé fauché et bois à Camon

(4) Vue de la rive du lac de Montbel

(5), (6) & (7) L'Hers s'écoulant à Camon / bosquet de peupliers sur sa rive droite

(8) Cascade près des étangs et du refuge gardé de Bassiès

(9) M.J.C. attentif au repos (Viviès)

(10) Vallée glaciaire entre le Port de Lhers et les étangs de Bassiès (au fond, la Pica d'Estats et le Montcalm)

(11) Ciel d'orage au-dessus de Viviès

(12) Méandres des sources des étangs de Bassiès

(13) "Rocher-guetteur" (gracquien ou buzzatien) près de névés, entre le Port de Lhers et les étangs de Bassiès

(14) Bouleaux sur le versant sud de la vallée du Douctouyre

(15) Jument paissant près du bois de Viviès

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Merci de ne rien reproduire sans l'autorisation de l'auteur. 

(Dourvac'h)