( ... suite d'un long dialogue élaboré en août 2010 : Loetitia Pillault - Dourvac'h )

... et pour lire ou relire "Part one" ? Voir notre article du 25 septembre 2010 ...

... and "Part two" ?  Voir notre article du 17 octobre 2010 ...

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Mélancolie ou âme qui rêve (dessin, 2009)

- Et la mélancolie... amie ou ennemie ?

Tu as la réponse dans mes dessins... la mélancolie est plutôt "amie" (ou disons : "alliée") puisqu'elle donne accès à la rêverie... et ouvre entièrement le monde... les yeux de mes fillettes et mes femmes sont ainsi pleins de "rêves d'ailleurs"... On peut interpréter que ces personnages – masculins ou féminins – immobilisés dans leurs rêves sont à coup sûr l'expression de mon âme... j'ai toujours eu en moi cette sensibilité dite « féminine », je l’accepte et l’assume… et je me rassure en me disant que je ne dois pas être un "cas" isolé... beaucoup de personnalités dites "artistes" sont sans doute faites de cette même «pâte» d’âme... il y a ainsi le petit garçon rêvant (gravement) sur son camion en bois peint... les fillettes jouent à la poupée mais semblent bien «absentes»... les femmes y sont des fées qui regardent leur miroir ou s'élèvent dans le ciel, souriantes, à la fois confiantes et épanouies... je n'ai pas envie d'interpréter... disons que sur le dessin, comme dans la vie, j'aime voir l'épanouissement sur le visage de l'aimée... l'amour physique est le plus haut point du partage possible... le visage de la femme aimée y devient fleur...

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« Avec toi, je m’étais envolée… » (détail dessin, 2010) 

- Tes personnages ont presque tous en commun un désir d’échapper à une réalité sombre par la force de leur imaginaire… peux-tu nous en parler ?

Je dirais que c'est leur droit... D'ailleurs, ils ne se privent pas de l'exercer !!! La force de l’imaginaire explique sans doute la naissance et le maintien de la vie sur Terre… Tout ce qui «n’imagine» pas est condamné par avance…

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La petite fille de la clairière (détail dessin, 2010)

- Il y a toujours des contrastes dans tes récits. Entre l’innocence et les idéaux, opposés à une certaine gravité, un côté sombre… Sais-tu que c’est là toute la force de tes récits et dessins ?

Merci, mais je ne sais quoi te répondre d'autre que ce "merci"... Notre existence est entièrement tissée dans ces "forts contrastes"... J'ai l'impression que l'on ressent beaucoup plus l'ivresse de vivre en s'évertuant à respecter - y compris en Autrui - ces "forts contrastes"... Mille occasions que nous offre notre quotidien, au fil des jours...

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Eryngium maritimum L. et Pins maritimes à La Franqui (Aude), 2010

- Parle-nous de l’influence de la Nature dans tes œuvres écrites...

La Nature est partout, heureusement... partout autour de nous... même malmenée... piétinée... "consommée"... je ne comprends pas que les humains restent à vivre dans les villes, c'est-à-dire si loin de cette source d'harmonie, cette source "sûre" de beauté : les collines, les montagnes, les forêts... Mais sans doute y sont-ils obligés... Il se trouve que la simple vision du monde naturel est quelque chose qui nous apaise...

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Comment pourrais-je t'oublier ? (première étape dessin, 2010)

- Que dire de l'ancrage amical dans la réalité sombre de tes personnages ?

Dire que tu en parlerais sûrement mieux que moi... Mes personnages sont plongés dans la pénombre... mais cette pénombre, c'est notre vie quotidienne... la pénombre "prend la lumière", peu à peu, au fil du récit... leur monde s'éclaire... les deux derniers chapitres d' Au Jardin après la scène terrible de la noyade de Carine... où l'on vit comme de l'intérieur l'étouffement de ma petite héroïne, ses deux poumons avec leurs milliers de petites alvéoles pulmonaires qui se remplissent d'eau... inexorablement… La conscience de vivre dans «les Limbes» qui suit ce moment pénible crée une respiration, comme un « Ouf ! » de soulagement… Les Limbes sont un monde de lumière où sans aucun ressentiment particulier (le ressentiment appartient au seul monde adulte… ) Carine retrouvera «naturellement» Damien, son jeune "noyeur" (et noyé) par maladresse... Les parents de Carine avaient bien «raison» de prévenir la gamine : ce Damien Stacci est non pas un «voyou» mais un terrible inconscient face auquel des parents sensés auraient bien tort de laisser leur fils ou leur fille passer un seul après-midi en compagnie de ce spécialiste en idées baroques…très «meneur», par ailleurs (on dirait «enfant leader» mais la langue des psychologues se préoccupe peu de poésie, c'est dommage…)

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Porte des mauvais rêves (esquisse, 2007)

- On sent cette force de la terre (accompagnée de tes si belles photos) et en même temps le côté impalpable des rêveries, de l’esprit imaginatif de tes personnages … je pense à cet arbre dans Au Jardin , lien entre la terre-réalité et le ciel-rêves… Pourquoi est-ce important pour toi de jouer sur ces 2 plans ? presque 2 mondes ?

Au Jardin est né d’une idée : une fête d’enfants qui tourne à l’étrange... il n’est pas banal que les deux personnages principaux soient transformés en crapauds dès la première page d’une histoire, ne s’en ressentent pas si mal et redeviennent dès la seconde page bien humains (là aussi contre leur gré)…se découvrant nus comme « Adam et Eve » enfantins, le rouge aux joues… « à l’ombre des piquets de tomates »… L’enfance est le Jardin d’Eden de nos rêves… Nous allons déchoir ensuite… Je ne me souviens pas précisément de l’arbre dont tu parles : sans doute le Grand Arbre au sommet duquel monte Le Petit Poucet de Charles Perrault : il y a l’arbre-refuge de Chris et Val, ces Tristan et Yseult adolescents de L’été et les Ombres. Ils acceptent d’en redescendre pour des raisons bien banales, contrairement au Baron Perché, ce héros pas si misanthrope – simplement prudent ? – d’Italo Calvino… Il y a dans PanGea le même "Grand Arbre" : «arbre aux rêves», séquoia ou mélèze géant, que Chân considère justement à l'égal d'un Dieu... et qui va se matérialiser puis disparaître devant la bouche d’une caverne qui fait face au vide… Les deux mondes sont juxtaposés en permanence… nous passons sans cesse de l’un à l’autre… Qui nous prouvera la «réalité» exclusive d’un seul de ces deux mondes ? … On a le droit de partager entièrement la perception de Gérard Labrunie «De Nerval» dans Aurelia : « Le rêve est une seconde vie. »… la vie des personnages de «nos» livres (écrits ou lus), aussi…

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Vue sur les étangs de Bassiès (Ariège) depuis le refuge, juillet 2010

- Dans ton œuvre en cours, PanGea, on ressent très fortement les sensations physiques de tes personnages, est-ce une façon de nous faire ressentir ces émotions ? De vivre en même temps que ces personnages... ?

Exactement… et peut-être cette démarche (bien involontaire) est-elle «narcissique» ? … Je me souviens de cette critique à laquelle j'ai été confronté, un jour, à propos de mes dessins et d'un personnage que je faisais intervenir et donc s'exprimer sur mon site...

Effectivement, pour que mon personnage vive, rêve, marche, sente, aime, etc., il faut que je parvienne à m’incarner en lui… ressentir et penser comme lui ou elle… humain (homme ou femme... vieillards, adultes ou enfants), animal (un chien, une chouette, une fourmi... ), végétal (un arbre, le plus souvent...), minéral même !!! (J'ai même voulu incarner un jour la surface terrestre qui était fatiguée des pieds humains qui la piétinaient sans cesse, en long et en large...) C’est ainsi que l’on finit par s’incarner (successivement) dans absolument TOUS les personnages d’une histoires : ces personnes à qui l’on a «prêté vie»… Et j’avoue que j’en ai marre – parfois - d’être «seulement» moi-même… Sans doute cela arrive à PLEIN de gens qui peignent, dessinent, sculptent, façonnent, écrivent… Bref, voici ma «base motivationnelle»...

( ... à suivre... )

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( "Part four" en début février 2011, pour ne point vous lasser... )

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Peintre au miroir de l'âme (détail dessin, 2010)

dessins et photos : Dourvac'h